Par Frédéric Lejoint.
Les algorithmes constituent aujourd’hui le principal facteur pour faire évoluer les modèles de gestion systématiques.
Jörg Hofmann a rejoint Allianz Global Investors il y a une dizaine d’années, et il est responsable de la recherche quantitative au sein de l’équipe Systematic Equity. Son rôle consiste principalement à superviser le développement des modèles et l’intégration de nouvelles méthodologies dans leur processus d’analyse, notamment celles liées à l’intelligence artificielle. Environ 80 milliards d’euros sont aujourd’hui géré au sein de cette équipe qui existe depuis plus de 25 ans, le principal produit commercialisé dans le grand public est le fonds global Allianz Best Styles Global Equities, noté cinq étoiles chez Morningstar, qui affiche une performance annualisée proche de 10% depuis son lancement.
Comment fonctionne votre stratégie Systematic Equity ?
Jörg Hofmann : « Nous partons d’un univers relativement large au niveau global, soit environ 5000 actions que nous allons analyser sur base de trois ensembles de critères basés respectivement sur la valorisation, le momentum (tendance haussière ou baissière du cours), et la qualité de ses ratios financiers. Ces trois approches sont ensuite combinées pour définir un score global d’attractivité à chaque action, et nous allons intégrer les titres avec les meilleures notations dans le portefeuille final, qui comporte typiquement 300 actions. Le but de cette sélection ne sera jamais de privilégier un ensemble de facteurs plutôt qu’un autre, mais de construire un portefeuille qui est en mesure de générer une performance stable sur l’ensemble d’un cycle économique. Après une période plus difficile entre 2018 et 2021, marquée par des conditions de marché atypiques, les fonds systématiques ont retrouvé une environnement plus favorable ».
Quelle place occupe la gestion des risques dans cette approche ?
J.H. : « Elle est absolument centrale afin de garantir la solidité du processus d’investissement. Nous appliquons des contraintes aux résultats du modèle quantitatif afin d’éviter une concentration trop importante sur une valeur trop fortement pondérée dans l’indice de référence. Cette philosophie est appliquée au niveau du fonds global, mais également dans les différents fonds régionaux. Actuellement, la majorité de nos investisseurs sont d’ailleurs des institutionnels (fonds de pension, fonds souverains, etc) qui recherchent avant tout une performance stable sur le long terme ».
Comment gérez-vous l’exposition sur les différents facteurs, zones géographiques ou secteurs ?
J.H. : « En termes d’exposition géographique ou sectorielle, notre but est de rester relativement proche des poids dans l’indice de référence, avec une sur ou sous-pondération maximale de 3% qui reflète notre conviction qu’il n’existe pas de prime structurelle à dévier fortement de l’allocation d’un indice. Il est clair qu’en restant neutre, nous sommes moins exposés sur certaines tendances très populaires, comme sur le secteur technologique durant les dernières années. De même, nous ne faisons pas de grands paris sur les différents styles, sur la capacité des actions de croissance de surperformer par rapport au reste du marché. Historiquement, le portefeuille global a été davantage exposé sur le secteur value ».
Quel est le rythme d’ajustement de vos portefeuilles ?
J.H. : « Typiquement, nous allons réviser la composition de nos fonds une fois tous les trois mois en fonction des nouvelles données publiées. La sélection est relativement stable d’un trimestre à l’autre, mais nous gardons quand même une certaine flexibilité pour intervenir directement dans la composition du portefeuille, afin de pouvoir réagir à certains événements majeurs, comme suite à la découverte d’un vaccin sur le COVID qui avait rapidement renversé la tendance sur les marchés boursiers. L’objectif est de pouvoir s’adapter, notamment pour les critères liés au momentum qui peuvent se dégrader ou s’améliorer rapidement. Cela reste toutefois marginal. Le cœur du processus est quantitatif et la sélection des positions est principalement systématique ».
Les événements en Iran ont modifié votre exposition ?
J.H. : « Non. Nous étions bien préparés à un tel cas de figure, avec notamment une exposition neutre sur l’évolution des prix du pétrole et du gaz naturel ».
Je suppose que la gestion systématique a été impactée par l’arrivée de l’IA ?
J.H. : « Il est impossible de le nier. L’utilisation de l’intelligence artificielle est devenue un outil puissant pour notre stratégie, mais elle ne doit pas non plus être surestimée car elle ne remplacera pas les fondamentaux de l’investissement et le raisonnement économique. En définitive, notre travail est toujours d’investir dans des entreprises et dans des équipes de direction de qualité. L’utilisation des solutions IA s’inscrit dans une continuité, car les gestionnaires de fonds quantitatifs ont toujours cherché à intégrer les nouvelles technologies disponibles dans leur processus de gestion. Les modèles d’analyse du langage nous permettent aujourd’hui d’exploiter toutes les sources de données à notre disposition. Nous pouvons analyser des rapports financiers, des transcriptions des réunions d’analystes ou des articles de presse de manière automatisée. Ils permettent de condenser l’information pour la rendre exploitable dans nos modèles et d’améliorer la productivité de nos équipes ».
Quelles sont les principales limites de l’IA pour la gestion de fonds systématiques ?
J.H. : « J’en vois principalement deux. Tout d’abord, les modèles généralistes sont entraînés sur des volumes de données très larges, qui ne sont pas toujours adapté à notre activité. La deuxième limitation concerne la difficulté de ces modèles à exprimer une conclusion avec un niveau de confiance élevé, et il est donc parfois délicat d’utiliser leurs conclusions. Il est donc particulièrement important de ne pas utiliser les solutions toutes faites disponibles sur le marché, mais de les adapter à nos besoins et à notre compréhension des marchés financiers.».
Quelles seront les prochaines évolutions de l’investissement systématique ?
J.H. : « Les principes fondamentaux qui pilotent l’investissement systématique ne vont pas changer. L’existence de primes de risque sur certaines actions restera un fait, mais la manière de les détecter et d’en profiter va continuer de changer. L’intégration de l’IA va permettre d’affiner notre analyse et d’obtenir des signaux plus précis. En particulier, les critères de tendance, naturellement plus volatils, seront plus rapidement captés par les algorithmes dans les communications des entreprises ou dans les articles de presse ».


