Navbar logo new
Energie : blocus contre blocus
Calendar20 May 2026
Thème: Investir
Maison de fonds: DNCA Investments

Pierre Pincemaille, Secrétaire général de la Gestion DNCA Investments.


En 2020, le chaos provoqué par l'épidémie de COVID et les mesures de confinement associées fit chuter drastiquement la demande mondiale de pétrole. À tel point qu'en avril, les producteurs texans de pétrole de schiste ne trouvaient plus preneur pour se débarrasser de leur production, provoquant le passage du prix du brut, référence américaine (WTI*) en territoire négatif. C'est à ce moment que sont intervenues les maisons de négoce, qui assumèrent le rôle d'acheteur en dernier ressort. La plus connue d'entre elles, Glencore , propriétaire d'une des plus importantes flottes de tankers au monde s'en servit comme d'un immense outil de stockage lui permettant d'acheter à bon compte de l'or noir pour le revendre à terme en empochant au passage la bagatelle de 1,3 milliard de dollars de bénéfices au premier trimestre de cette même année.


Six ans plus tard, la situation est diamétralement opposée : les consommateurs asiatiques, sevrés de barils arabo-persiques, se rabattent sur la production de la Mer du Nord malgré le coût du transport. Et pour cause, ce coût logistique est à mettre en perspective de l’annonce par l’Arabie Saoudite de fixer le prix de vente de son brut (échéance mai) à une prime inédite de 19,50 $ par rapport à la référence Oman-Dubaï.


Pour mesurer les effets de ces réallocations de flux pétroliers, il faut s'attarder sur le prix du Brent « daté » qui est le reflet des échanges physiques : celui-ci a brièvement dépassé les 140 $/b, soit une prime de 32 $ par rapport au contrat à terme du même brut pour la première échéance. Cet écart inédit depuis les années 1990 est le reflet de l'extrême tension sur les cargaisons disponibles immédiatement. Depuis, grâce à l’instauration d’un cessez-le-feu, le Brent daté est redescendu à 113 $/b, soit une prime de 5 $ (au moment de la rédaction de ces lignes).


Les États-Unis, premier producteur mondial de pétrole, ne sont pas en reste si l'on en croit les dernières données du cabinet Kepler : ils devraient exporter au mois d'avril 5,2mbj (+33% vs. février) grâce aux 68 tankers vides qui voguent vers leurs côtes. On assiste donc bien à un transfert de valeur du consommateur américain vers les producteurs locaux, le premier groupe subissant de plein fouet la hausse du prix du gallon d'essence. En année pleine, cette envolée pourrait coûter environ 0,6 point de consommation soit l'équivalent de l'impact positif escompté du cadeau fiscal de l'OBBB** si cher au Président américain.


Autre effet de bord malheureusement prévisible de cette crise : le retour en grâce du charbon thermique. Face à l'arrêt total des exportations du Qatar, les pays asiatiques n'ont d'autre choix que de se tourner à nouveau vers le plus polluant des combustibles fossiles comme substitut du GNL. En Inde et en Thaïlande, la réduction des émissions de gaz à effet de serre passe sans surprise au second plan face à l'impératif de sécurité énergétique immédiate. Résultat, plusieurs centrales à charbon sont remises en service en anticipation du pic estival de demande.


Ce type de réaction n'est pas l'apanage des pays en forte croissance : le Japon et la Corée du Sud étudient un assouplissement des règles de limitation d'électricité ayant comme source le charbon. Enfin, plus près de nous, l'Italie qui est passée d'une dépendance russe à qatarie a approuvé le report de dix ans de la fermeture de ses quatre dernières centrales électriques au charbon (à 2038).


A plus long terme, le consultant WoodMac nous apprend dans sa dernière étude que six pays détenteurs de larges ressources non-conventionnelles étudient leur développement, là aussi dans une logique de sécurité énergétique. Cette initiative est d'autant plus crédible que deux sociétés américaines spécialistes du shale sont associées à ces projets ( Continental Resources et EOG Resources ).


Tous ces constats nous ramènent invariablement au détroit d’Ormuz qui est désormais la zone la plus scrutée au monde, tant par les industriels que les investisseurs. Alors que l'accord de cessez-le-feu incluait dans ces termes la réouverture du détroit, celui-ci fait désormais l’objet d’un blocus naval de la part des Etats-Unis. En réaction à ce blocus dont l'objectif est d’asphyxier économiquement l’Iran, le ministre des Affaires étrangères du pays a annoncé il y a dix jours la réouverture du détroit, pour revenir le lendemain sur sa déclaration. Dans les faits, sur la semaine écoulée, ce sont en moyenne 2 navires qui ont quitté chaque jour le golfe Persique par cette voie maritime contre 35 en temps normal. Preuve qu’au-delà des mots, nous sommes encore loin de la normalisation des flux d’hydrocarbures.


Malgré cette situation instable, l'annonce du cessez-le-feu a eu un effet salvateur sur les marchés actions qui ont retracé une grande partie de leur baisse en Europe et même dépassé leurs anciens plus hauts aux États-Unis. Ce mouvement a été largement alimenté par les CTA***, ces fonds d’allocation systématique dont le process se borne à suivre la tendance de court terme et dont les flux d’ordres se comptent en dizaines de milliards de dollars.


En conséquence, les indicateurs techniques (RSI****) des marchés actions ont rapidement quitté la zone de capitulation pour aller tutoyer les niveaux de surachat, ce qui devrait inciter les investisseurs à limiter leur prise de risque à court terme, et focaliser sur les tendances sectorielles avec la saison de résultats en cours…


* West Texas Intermediate

** One Big Beautiful Bill

*** Commodity Trading Advisor

**** Relative Strength Index