La nouvelle géographie de l’inflation – impact sur l’allocation d’actifs
Par Grégory STEINER, CFA Global Head of Asset Allocation, Indosuez Wealth Management, Bénédicte KUKLA, Chief Strategist, Indosuez Wealth Management et Adrien ROURE, Multi-Asset Portfolio Manager, Indosuez Wealth Management
Bien que nous considérions la vague actuelle d’inflation comme principalement transitoire, la persistance des perturbations de l’approvisionnement énergétique accroît le risque de pressions inflationnistes plus durables et de réponses divergentes des banques centrales. Les marchés obligataires suivent de plus en plus ces risques, tandis que les marchés actions restent soutenus par l’accélération du momentum de l’intelligence artificielle (IA).
Aux États-Unis, nous continuons de penser que l’inflation se normalisera relativement rapidement à mesure que les prix du pétrole reculeront et que les effets des droits de douane s’estomperont progressivement. Nous estimons que les droits de douane ont accru l’inflation d’environ 0,8 % en 2025. Cet effet devrait progressivement disparaître en 2026, d’autant plus que la Cour suprême a décidé en février 2026 de supprimer les droits instaurés sur la base de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), ce qui devrait encore réduire le taux tarifaire moyen. Malgré une légère révision à la baisse de la croissance, l’économie américaine continue de bénéficier de la résilience des consommateurs, avec une hausse des ventes au détail de +4,9 % en glissement annuel en avril, et d’investissements soutenus dans l’IA, notamment grâce à la poursuite de l’augmentation des dépenses des Big Tech. Nous anticipons une baisse de taux supplémentaire de la Réserve fédérale américaine (Fed) en 2026, bien que la probabilité d’un assouplissement repoussé à 2027 ait augmenté ce mois-ci. Sur le front politique, nous surveillons les risques liés à un nouveau plan budgétaire de l’administration américaine à l’approche des élections de mi-mandat, alors que le Président Trump concède du terrain dans les sondages et semble perdre à la fois la Chambre et le Sénat en novembre.
La zone euro fait face à une dynamique inflationniste plus complexe en raison de sa plus grande dépendance à l’énergie importée et d’une transmission plus rapide des coûts d’intrants vers les prix à la consommation. La croissance du PIB a déçu au premier trimestre 2026, tandis que les exportations et les commandes manufacturières continuent de s’essouffler. Une résilience temporaire de l’activité pourrait émerger des commandes anticipées avant les perturbations attendues de l’offre. Cependant, les consommateurs deviennent de plus en plus prudents, les prix élevés devant peser sur la consommation — mais probablement pas autant que le suggèrent les résultats très pessimistes des enquêtes. Le soutien budgétaire reste limité par rapport à 2022, bien que les dépenses de défense soient appelées à augmenter suite au virage budgétaire de l’Allemagne et au programme Agir pour la sécurité de l’Europe (SAFE) de l’UE. Depuis le début du conflit iranien, la Banque centrale européenne (BCE) adopte un ton plus restrictif alors que les risques de persistance de l’inflation augmentent. Nous anticipons désormais une hausse des taux de la BCE lors des réunions des 11 juin et 23 juillet. Nous pensons que ces hausses seront temporaires, servant de « hausses de précaution » déjà largement anticipées par les conditions de financement du marché, de sorte que leur impact sur la croissance devrait être limité.
La dynamique inflationniste en Asie demeure plus hétérogène. La Chine continue de bénéficier de stocks importants de pétrole brut et d’une moindre intensité énergétique, tandis que les entreprises publiques absorbent la transmission de la hausse des prix de l’énergie vers l’inflation à la consommation. La croissance des prix à la production en Chine n’est toutefois redevenue positive en avril que pour la deuxième fois depuis septembre 2022, à 2,8 % en glissement annuel. Dans l’ensemble de la région, la hausse des coûts d’intrants et les perturbations des chaînes d’approvisionnement deviennent plus visibles. Les gouvernements sont de plus en plus confrontés à un arbitrage entre soutien à la croissance, maîtrise de l’inflation et gestion des déficits budgétaires, repoussant effectivement une partie du coût du choc dans le temps. Le Japon reste plus exposé aux pressions inflationnistes importées, avec des anticipations d’inflation à long terme plus élevées, augmentant la probabilité d’un resserrement supplémentaire de la Banque du Japon cette année. Globalement, le contexte macroéconomique en Asie demeure relativement résilient pour les acteurs exposés à la chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs liés à l’IA, mais les trajectoires d’inflation deviennent de plus en plus fragmentées dans la région.
NOS CONVICTIONS EN MATIÈRE D’ALLOCATION D’ACTIFS
Après la correction des marchés provoquée par l’escalade du conflit au Moyen-Orient, l’annonce d’un cessez-le-feu et l’ouverture de négociations ont favorisé une détente relative de la volatilité. Cette stabilisation demeure néanmoins fragile et s’accompagne d’un découplage marqué entre classes d’actifs et zones géographiques. Les marchés de taux restent dominés par les conséquences macroéconomiques du choc énergétique, entraînant une hausse significative des rendements et une correction des prix des obligations. À l’inverse, les marchés actions continuent de bénéficier de fondamentaux solides, soutenus notamment par la dynamique de l’intelligence artificielle (IA), avec toutefois des divergences sectorielles et régionales persistantes.
Actions
Nous conservons une vision constructive sur les actions, même si le potentiel de progression à court terme pourrait rester limité dans un environnement géopolitique incertain et de taux durablement élevés. Nous maintenons une exposition importante aux actions américaines dans nos allocations. En effet, la résilience de l’économie américaine et sa moindre dépendance énergétique continuent de soutenir l’attractivité relative de ce marché par rapport aux autres zones développées. Les grandes capitalisations technologiques témoignent de résultats solides, confirmant la robustesse de leurs modèles économiques tout en poursuivant des investissements massifs. Selon nous, ces entreprises demeurent des actifs de qualité, dotées d’un fort pouvoir de fixation des prix et d’une capacité d’innovation, en mesure de soutenir durablement la croissance des bénéfices et la performance des indices actions américains.
Les actions émergentes demeurent une composante importante de notre allocation d’actifs. Les marchés asiatiques offrent un profil de diversification attractif et bénéficient largement de l’IA via la Corée du Sud, Taïwan et la Chine. Cette allocation demeure financée par une sous-pondération du Japon, confronté à des contraintes monétaires persistantes et à une forte dépendance énergétique.
Enfin, nous conservons une approche plus prudente sur les actions européennes après avoir réduit notre exposition lors du rebond printanier. La région reste davantage exposée aux effets du choc énergétique, dont l’impact devrait continuer de se diffuser dans l’économie. Si le poids du secteur énergétique peut soutenir partiellement les révisions bénéficiaires, une croissance plus faible et des conditions financières restrictives pourraient pénaliser les segments cycliques et domestiques, à l’image des petites et moyennes valeurs. Nous privilégions ainsi les grandes capitalisations et les thématiques liées à l’autonomie stratégique européenne, telles que les énergies renouvelables, la défense et les matériaux critiques.
Marchés de taux et de crédit
L’environnement obligataire demeure complexe, marqué par des pressions inflationnistes conduisant certaines banques centrales à adopter une politique plus restrictive. Dans ce contexte, les obligations souveraines ne jouent plus leur rôle d’actifs de couverture. Les trajectoires budgétaires dégradées des principales économies développées limitent également l’attractivité de la classe d’actifs. Nous maintenons ainsi une sous-sensibilité aux taux dans nos portefeuilles diversifiés. Les maturités courtes et intermédiaires en zone euro intègrent toutefois une part importante du choc inflationniste et peuvent, selon nous, offrir des opportunités tactiques de réallocation.
Au sein du crédit, nous maintenons une opinion favorable sur la dette d’entreprise européenne de qualité. Ce segment a démontré une bonne résilience face à la volatilité récente, soutenue par des fondamentaux techniques solides et des niveaux de rentabilité préservés. La demande des investisseurs en quête de rendement continue de soutenir la classe d’actifs. Le crédit investment grade (IG) libellé en dollar présente un profil plus contrasté, en raison notamment de la concentration croissante des émissions dans le secteur technologique, qui pourrait représenter une vulnérabilité à moyen terme.
Enfin, les dettes émergentes en devises locales (Perspectives de marché, page 10) conservent un profil attractif grâce à des rendements réels élevés, même si cette classe d’actifs reste exposée à des épisodes de volatilité dans l’environnement actuel.
Devises
Le dollar américain devrait continuer de bénéficier d’un soutien à court terme tant que les incertitudes géopolitiques persisteront. Cette résilience reflète à la fois son statut de valeur refuge et le différentiel de dynamique macroéconomique entre les États-Unis et la zone euro. À moyen terme, toute amélioration durable du contexte international pourrait néanmoins relancer la tendance baissière du billet vert, portée par la diversification progressive des réserves des banques centrales et des investisseurs hors des actifs américains.
Le yen japonais reste pénalisé par la dépendance énergétique du Japon et par son rôle de devise de financement dans les stratégies de portage. Les récentes déclarations des autorités japonaises témoignent cependant d’une tolérance plus limitée face à la poursuite de sa dépréciation.
Or
Enfin, l’or pourrait avoir du mal à prolonger sa progression à court terme. Cela s’explique par la vigueur du dollar et la révision des anticipations de politique monétaire, même si les fondamentaux structurels demeurent solides, notamment la dédollarisation et la diversification des réserves de change. L’or reste soutenu par le contexte géopolitique, ce qui nous conduit à conserver une opinion positive sur le métal jaune à moyen terme.


