Pierre Pincemaille, Secrétaire général de la Gestion DNCA Investments.
À force de chercher, on a fini par trouver une typologie d'investisseur satisfait des annonces tonitruantes puis des revirements de l’administration américaine : les détenteurs du métal jaune. Même si l'honnêteté intellectuelle nous oblige à admettre que l'or n'est pas un put* au sens propre du terme, sa performance depuis le début de l'année (déjà +15,7%, à 4996 $ l'once soit 31 g) le place au premier rang des grandes classes d'actifs, au même titre qu’en 2025. Il continue donc de jouer son rôle, soutenu structurellement par la règle des 3D : dégradation (des finances publiques), diversification (des avoirs) et débasement (des monnaies).
Face à la progression des cours, la bijouterie qui est la composante de la demande présentant la plus forte élasticité prix perd sans surprise du terrain face aux autres catégories d'acheteurs. Et pas seulement en 2025 mais plus largement sur les dix dernières années : alors que cette activité représentait 50% de la demande totale en 2015, elle est désormais en dessous de 30%. Et l'effet de rattrapage des prix de vente des joailliers comme Richmond (Cartier, Van Cleef & Arpels) pour répercuter la hausse des coûts de production ne devrait pas améliorer la situation à court terme.
À l'inverse les banques centrales sont toujours aussi gourmandes en métal ductile. Ces institutions ont redécouvert l'intérêt de cet actif quand les avoirs en dollars de la Banque centrale russe ont été gelés en 2022. Résultat, le rythme d'achat annuel de ces acteurs a doublé par rapport à la période 2011-2021 (environ 500 tonnes pendant cette période).
Entre ces achats et la hausse des cours, la proportion du métal jaune a mécaniquement augmenté dans leurs réserves (en moyenne à 25%). Mais certaines banques centrales des pays émergents restent largement sous ce chiffre, comme la Chine (9%), ce qui devrait entretenir le flux acheteur dans un environnement géopolitique conflictuel. Plus près de nous, la Pologne, premier acheteur mondial en 2025 (102 tonnes), affiche désormais un objectif de détention en masse plutôt qu'en pourcentage de ses réserves (700 tonnes versus 550 tonnes actuellement), suggérant une plus faible sensibilité au prix.
L'accumulation de lingots par les autorités monétaires nationales couplée à la hausse des cours aiguise les appétits. En Italie, qui est détentrice du troisième plus gros stock d'or mondial (2452 tonnes), quatre sénateurs ont déposé un amendement au budget 2026 avec comme but de transférer ce magot du bilan de la Banque d’Italie à l'actif de l'Etat, qui pourrait donc en disposer pour financer des projets ou réduire sa dette. Sans surprise, la Banque Centrale Européenne est vent debout contre cette initiative qui remettrait en question l'indépendance de la Banque centrale italienne et pourrait donner des idées à d'autres pays membres en délicatesse avec leurs finances publiques.
De manière plus discrète, une nouvelle typologie d'acteurs est venue renforcer la tendance acheteuse : les émetteurs de stablecoins, ces jetons digitaux adossés à des devises existantes. Tether, le géant de cette industrie et émetteur de l'USDT (stablecoin dollar) a vu les volumes de ses jetons augmenter sensiblement pour atteindre pas moins de 185 milliards de dollars**. Pour garantir la parité de l'USDT avec le dollar, la société basée au Salvador investit une partie des fonds collectés en bons du Trésor américain mais aussi en or, à tel point qu'elle a déclaré en détenir 140 tonnes, devant les banques centrales de Suède et d'Afrique du Sud !
Face à ces acheteurs structurels, l'offre reste désespérément insensible aux signaux de prix. Avec une teneur en minerai en baisse (-45% depuis 2005), une chute des réserves (17,6 milliards de tonnes en 2024 versus 27 milliards en 2019) ainsi qu'une inflation des coûts de production (+35 % depuis 2023), les sociétés minières profitent surtout des bienfaits de la hausse des cours sur leurs comptes de résultats. Et elles semblent plus intéressées par du mécano financier comme Barrick Mining***, plutôt que de remonter leur ratio d'investissements/ventes. L’année qui vient de s’écouler ne déroge pas à la règle, avec une production mondiale qui n'a progressé que de 1%.
En ce début d'année, le cours de l'or a subi une baisse journalière que l'on peut qualifier d'historique****. L'annonce par l'administration américaine de Kevin Warsh comme successeur de Jay Powell au poste de chairman de la Fed a sans doute été le déclencheur de ce retracement. En effet, le consensus s'était positionné en faveur d'un scénario de subordination de la Réserve fédérale à la suite de la convocation de Jay Powell par le ministère de la Justice. Or, ce scénario s'éloigne avec la nomination d'un profil considéré comme crédible.
En revanche, cette annonce ne peut pas expliquer l'amplitude du mouvement de baisse et c'est, comme souvent dans ce type de configuration, du côté des facteurs techniques qu'il faut chercher. Dans le cas présent, le positionnement spéculatif extrême via des stratégies optionnelles et des trackers à levier sont les responsables probables du pic de volatilité, magnifié par la décision des autorités de marché de remonter les appels de marge.
Le nettoyage accéléré de ces positions longues devrait logiquement être mis à profit pour se réexposer au métal jaune, tant la toile de fond reste inchangée : nous sommes entrés de plain-pied dans un monde multipolaire et sans ancrage monétaire face à la dédollarisation rampante que l'on constate, au-delà des avoirs des banques centrales, autant dans les émissions d'entreprises que dans celles des pays émergents. Dans ce cadre d'analyse l'or, et plus généralement les métaux précieux et de la transition, sont des vecteurs de diversification qui devraient permettre d'optimiser le couple rendement-risque des portefeuilles…
* option contractuelle de vente ;
** données Coingecko ;
*** La sociétés envisage la cotation de ses actifs aurifères.
****baisse de 10% le vendredi 30 janvier, à comparer à -13% en janvier 1980 et -12% en février 1983.


