Le choc énergétique provoqué par la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran s’est fait sentir à l’échelle mondiale, remettant au premier plan les dépendances énergétiques. Quel est l’impact pour les investisseurs ?
« Nous avons révisé nos prévisions macroéconomiques en conséquence, en prenant également en compte les effets contradictoires liés à l’intelligence artificielle (IA) et aux droits de douane américains, » dit Grégory Steiner, Global Head of Asset Allocation chez Indosuez Wealth Management. « Nous restons investis, tout en ajustant notre stratégie aux risques nécessaires et en nous préparant aux conséquences du conflit. »
Les marchés ont abordé 2026 en anticipant une intensification des tensions géopolitiques. Les prix du pétrole ont commencé à augmenter fortement fin janvier et, après le déclenchement du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, les prix du pétrole et du gaz naturel ont bondi — le Brent progresse de plus de 65 % et le gaz naturel de 80 % (mi-mars par rapport à fin 2025). Bien que la situation reste très incertaine, l’administration Trump a peu d’intérêt à aggraver davantage la situation, compte tenu de l’impact potentiel sur les prix du pétrole, l’inflation et des taux d’approbation déjà faibles à l’approche des élections de mi-mandat américaines. « Une prime de risque géopolitique sur les prix de l’énergie devrait persister, » dit Bénédicte Kukla, Chief Strategist chez Indosuez Wealth,« en raison de l’instabilité persistante, des dommages aux infrastructures, de la nécessité de reconstituer les stocks (notamment en Europe) et de la hausse des coûts de transport. Après une période de forte volatilité des prix du pétrole et de pics occasionnels, le Brent devrait se stabiliser autour de 70 dollars par baril d’ici juin et à 65 dollars d’ici 2027. »
Solide perspective de croissance américaine maintenue
La croissance du PIB américain reste résiliente, soutenue par l’atténuation des effets des droits de douane, une politique budgétaire robuste et des investissements dynamiques portés par l’IA. Aux États-Unis, les chocs pétroliers se transmettent généralement rapidement (en un à trois mois) via les prix de l’essence, affectant directement le pouvoir d’achat des ménages.
L’impact devrait rester plus contenu qu’en zone euro en raison d’une moindre dépendance au gaz naturel ainsi que de l’effet positif des investissements pétroliers à moyen terme. Des remboursements d’impôts sur le revenu exceptionnellement importants en 2026 contribueront à amortir le choc, bien que la hausse des prix des carburants affectera de manière disproportionnée les ménages à faibles revenus. L’inflation américaine était stable à 2,4 % en février ; le choc énergétique temporaire poussera l’inflation globale à la hausse dans les prochains mois, mais les anticipations d’inflation restent ancrées. L’assouplissement des droits de douane aiderait l’administration Trump à répondre à la question du pouvoir d’achat avant les élections de mi-mandat. Actuellement, des droits de douane universels temporaires de 10 % ont remplacé les droits de douane de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) pour trois mois. Bénédicte Kukla : « Le choc pétrolier renforce notre anticipation que la Réserve fédérale (Fed) ne procédera plus qu’à une seule baisse de 25 points de base (pb) au second semestre 2026. Si les craintes de pertes d’emplois massives liées à l’IA semblent exagérées, le marché du travail apparaît non-inflationniste avec une création d’emplois toujours modérée. »
Zone euro : mauvais timing !
La croissance du PIB de la zone euro au T4 2025 a dépassé les attentes, le chômage a atteint un niveau historiquement bas (6,1 %) et le plan budgétaire allemand gagnait en crédibilité avant le choc énergétique. L’inflation de février a été supérieure aux attentes (1,9 %), principalement en raison de hausses temporaires des prix des services liées aux Jeux Olympiques italiens, mais l’inflation sous-jacente est restée inférieure aux prévisions de la Banque centrale européenne (BCE). Le choc des prix de l’énergie touchera plus durement la zone euro compte tenu du faible niveau des réserves stratégiques de gaz, d’une reprise économique encore fragile et d’une incertitude persistante sur le commerce extérieur. La hausse des prix du pétrole se répercutera rapidement sur les coûts de l’essence et du fioul domestique, tandis que la hausse des prix du gaz naturel apparaîtra avec un décalage de 6 à 9 mois, les fournisseurs ajustant leurs tarifs et la concurrence pour le gaz naturel liquéfié (GNL) américain avec les économies asiatiques s’intensifiant. Bénédicte Kukla : « L’inflation pourrait dépasser 3 % à partir de septembre 2026, la désinflation des prix de l’énergie étant alors peu probable avant juillet 2027. La BCE devrait désormais maintenir ses taux stables à 2 % en 2026. Nous jugeons excessives les anticipations de marché de deux hausses de taux en 2026. Les taux actuels sont proches de la neutralité — contrairement à la crise énergétique de 2022, où les taux étaient bien plus bas et la crise énergétique plus sévère (le gaz naturel TTF se situe aujourd’hui autour de 50 euros/MWh contre plus de 300 euros après le début du conflit en Ukraine). La demande intérieure reste soutenue par un marché du travail relativement solide, une épargne élevée et la croissance des revenus, bien que le soutien budgétaire face à la crise énergétique devrait rester modeste. »
Prévisions macroéconomiques 2025-2027 (%)
Quel est l’impact pour les investisseurs ?
Au cours des dernières semaines, la balance des risques sur les marchés financiers s’est détériorée. La persistance des tensions géopolitiques au Moyen-Orient, l’émergence de premiers signaux de fragilité sur le segment du crédit privé, ainsi que les incertitudes entourant l’impact structurel de l’IA sur certains modèles d’affaires ont alimenté un regain de volatilité et une remontée de l’aversion au risque.
« Dans ce contexte, et dans une optique de gestion disciplinée du risque, nous avons tactiquement ajusté notre allocation en réduisant notre surpondération aux actifs risqués, » dit Adrien Roure, Multi-Asset Portfolio Manager chez Indosuez Wealth. « Cet ajustement s’inscrit toutefois dans une perspective toujours constructive à moyen terme. Les fondamentaux macroéconomiques demeurent globalement résilients, avec une croissance mondiale attendue autour de 3 % en 2026, soutenue par un policy-mix encore accommodant et la diffusion progressive des mesures de relance budgétaire adoptées l’an dernier. »
Au sein des actions, la diversification demeure un pilier central de l’allocation, tant sur le plan géographique que sectoriel et stylistique. « Nous conservons néanmoins une préférence relative pour le marché américain, » dit Adrien Roure, » porté par une dynamique bénéficiaire robuste. La dernière saison de résultats a confirmé la solidité des publications, malgré une dispersion accrue entre secteurs et émetteurs. Les flux soutenus de rachats d’actions, ainsi que le retour du cycle de fusions-acquisitions constituent par ailleurs des facteurs techniques de soutien. Notre positionnement privilégie un équilibre entre grandes capitalisations et segments domestiques, notamment les petites et moyennes capitalisations, susceptibles de bénéficier des politiques de soutien et des initiatives de dérégulation. »
« Notre allocation à la zone euro reste plus équilibrée . La performance récente des marchés actions y a principalement reposé sur une expansion des multiples de valorisation, plutôt que sur une révision à la hausse des bénéfices. Bien que les mesures de soutien budgétaire soient amenées à profiter aux segments domestiques, en particulier aux petites capitalisations, nous décidons de mettre ce segment en vigilance accrue dans un scénario de persistance des tensions énergétiques et de pressions inflationnistes sur les taux. »
Adrien Roure : « Sur les marchés obligataires, nous maintenons une sensibilité taux-réduite et conservons une sous-pondération sur la dette souveraine. Les incertitudes entourant les trajectoires budgétaires, combinées au risque d’un choc énergétique prolongé, sont susceptibles de peser sur les maturités longues. Une poursuite de la normalisation des taux pourrait néanmoins offrir des points d’entrée plus attractifs, notamment en zone euro, où les anticipations de resserrement monétaire nous paraissent excessives. »


