Par Hans Bevers (Chief Economist chez Degroof Petercam), Alexandre Drabowicz (Global Chief Investment Officer chez Indosuez Wealth Management) et Bénédicte Kukla (Chief Strategist chez Indosuez Wealth Management)
![]() Bénédicte Kukla |
L'économie allemande est confrontée à des défis majeurs, c'est ce qui ressort d'une enquête menée auprès d'experts1.
1. Une demande de « politique ennuyeuse mais stable »
Le message dominant des grandes entreprises allemandes est clair : les entreprises réclament une « politique ennuyeuse mais stable ». Les attentes à l’égard de la coalition restent faibles, mais la prévisibilité est appréciée après des années de réglementations contradictoires. Les références au gouvernement dans la communication des entreprises ont nettement augmenté (26 % contre 8 % après les précédentes élections).
Par ailleurs, le centre politique allemand traverse une « crise d’identité », en particulier au sein du SPD, parti de centre-gauche, qui cherche à se redéfinir après avoir perdu une partie de sa base ouvrière au profit de l’AfD, parti d’extrême droite. Cela a créé un « vide de pouvoir au centre ». Le SPD devrait privilégier des mesures de protection des ménages, tandis qu’un sentiment de déception généralisée à l’égard du leadership politique — y compris Friedrich Merz — traduit une incertitude persistante quant à l’orientation des politiques. 2. « Des liasses d’argent pour acheter du pain »
![]() Hans Bevers |
3. « Ce qui est bon pour la Chine est mauvais pour l’Allemagne »
La compétitivité allemande a non seulement souffert du choc énergétique post-Ukraine, mais a également été érodée par la hausse des coûts de financement, l’augmentation des coûts salariaux, la fiscalité et la réglementation, ainsi que par la concurrence chinoise croissante sur les marchés d’exportation clés. Si les prix de l’énergie dominaient initialement les préoccupations, le consensus s’est déplacé vers la fiabilité — « il vaut mieux une énergie chère qu’un approvisionnement instable ». Les subventions ont amorti le choc, et les industries à forte intensité énergétique se sont déjà restructurées à la baisse. La question plus structurelle réside dans le fait que la Chine gagne des parts de marché, renforcée par les signaux issus du dernier plénum, qui témoignent d’un retour à une stratégie de croissance tirée par les exportations — une évolution clairement défavorable pour les exportateurs allemands.
4. Le « trou » contre « il se passe quelque chose »
Les perspectives budgétaires de l’Allemagne se caractérisent par une tension entre faiblesse structurelle et soutien conjoncturel.
D’un côté, il existe un « trou » dans le budget — lié à la hausse des dépenses de santé, d’emploi public et de retraites — avec des inquiétudes selon lesquelles environ un tiers des investissements dans les infrastructures serait réaffecté pour le combler. Des institutions telles que l’IFO et l’IW demeurent sceptiques, notant que si les mesures de relance soutiennent la croissance à court terme, elles contribuent peu au potentiel de long terme, estimé entre 0,1 % et 0,6 %. Comme l’a résumé un participant : « la seule certitude, c’est que la dette va augmenter ».
D’un autre côté, « il se passe quelque chose » : les carnets de commandes « explosent », les dépenses publiques augmentent, et des mesures telles que la réduction de la TVA pour la restauration apporteront un soutien. Même si les mesures de relance financent en partie ce « trou budgétaire » et soutiennent davantage la consommation que l’investissement, elles sous-tendent tout de même la croissance à court terme et permettent d’éviter une hausse des impôts. La KFW estime que le solde primaire structurel augmentera de 1,2 point de PIB en 2026, ce qui augmenterait le PIB de 0,6 à 0,8 % (avec un total d’investissements passant de 75 milliards d’euros en 2024 à plus de 120 en 2026). Toutefois, des inquiétudes persistent quant à la qualité des dépenses (hors défense, qui fait l’objet d’un consensus relatif), aux progrès limités en matière de digitalisation et à l’inflation des coûts dans les achats de défense. Il est important de souligner que le plan de relance a toutefois été conçu davantage comme un plan d’infrastructures visant à « rattraper des années de sous-investissement durant les années Merkel », et non nécessairement pour répondre à l’ensemble des problèmes de compétitivité de l’Allemagne, notamment en ce qui concerne l’autonomie énergétique. Enfin, l’absence de conditionnalité liée aux fonds de relance transférés aux Länder complique le suivi de l’impact des dépenses.
5. Mix industriel futur : « la question à un million de dollars »
L’évolution de la base industrielle allemande demeure « la question à un million de dollars ». La part des industries à forte intensité énergétique (environ 15 % de la valeur ajoutée) devrait reculer, tandis que l’automobile (environ 18 %) reste importante mais ne devrait pas être le moteur de la croissance. Il est encourageant de constater que les acteurs historiques s’adaptent : un exemple de nos intervenants, BMW qui prévoit de lancer 40 nouveaux modèles ou modèles actualisés basés sur sa nouvelle plateforme technologique d’ici 2027, ce qui reflète une transformation continue, à l’image des ajustements réalisés lors de précédentes périodes de concurrence extérieure.
![]() Alexandre Drabowicz |
6. Allemagne : « Relance budgétaire vs. crise énergétique »
L’économie allemande se trouve aujourd’hui prise entre la vulnérabilité énergétique liée au conflit iranien et le soutien budgétaire qui n’a commencé à s’accélérer qu’à la fin de 2025. Interrogés sur la capacité du gouvernement allemand à faire plus, de nombreux intervenants se sont montrés sceptiques, compte tenu de la controverse déjà suscitée par le plan de relance actuel. La marge de manœuvre politique demeure limitée. Une nouvelle suspension du frein à l’endettement nécessiterait probablement un choc externe majeur, tel qu’une interruption prolongée de l’approvisionnement énergétique. Un scénario de risque clé l’illustre clairement : une hausse du prix du pétrole à 100 dollars pendant un an effacerait l’intégralité de l’impact du plan de relance allemand. Toutefois, ce n’est pas le premier choc énergétique que l’Allemagne doit affronter, et l’industrie à forte intensité énergétique y est déjà nettement réduite.





